jeudi 13 septembre 2007
"Dans ce livre, nous avançons l'idée que si des décennies de rébellion contre-culturelle n'ont rien changé, c'est parce que la théorie de la société sur laquelle repose l'idée contre-culturelle est fausse. Nous ne vivons pas dans la Matrice, ni dans le Spectacle. En fait, le monde où nous vivons est beaucoup plus prosaïque. (...) On ne peut pas brouiller la culture, parce que la "culture" et le "système" n'existent pas. (...) Dans ce genre de monde, la rébellion contre-culturelle n'est pas seulement inutile, elle est carrément contre-productive. Elle détourne une part de l'énergie et des efforts qui pourraient être consacrés à des initiatives permettant d'améliorer concrètement la vie des gens, mais elle encourage aussi le mépris systématique à l'égard de ces changements progressifs. Selon la théorie contre-culturelle, le "système" ne fait régner l'ordre que par la répression individuelle. En soi, le plaisir est anarchique, indiscipliné, délirant. Pour contrôler les travailleurs, le système doit créer des besoins manufacturés et des désirs de masse, qui peuvent à leur tour être satisfaits dans le cadre de l'ordre technocratique. L'ordre est réalisé, mais au prix de la promotion du malheur, de l'aliénation et de la névrose généralisée. La solution consiste donc en la réappropriation de notre capacité de plaisir spontané - par la perversité polymorphe, ou l'art-performance, ou le primitivisme moderne, ou les drogues psychotropes, ou tout ce qui peut vous allumer. Selon l'analyse contre-culturelle, le plaisir en soi doit être considéré comme l'acte de subversion ultime. L'hédonisme est considéré comme une doctrine révolutionnaire. Faut-il s'étonner que ce genre de rébellion contre-culturelle ait revigoré le capitalisme de consommation? Il est temps de revenir sur terre! Le plaisir n'est nullement subversif et n'ébranle aucun système. En fait, avec l'hédonisme généralisé, il devient plus difficile d'organiser des mouvements sociaux, et encore plus ardu de persuader quelqu'un de faire un sacrifice au nom de la justice sociale. Selon nous, la gauche progressiste doit dissocier sa préoccupation à l'égard de la justice sociale de la critique contre-culturelle - et se défaire de celle-ci tout en continuant de poursuivre celle-là. Du point de vue de la justice sociale, les progrès majeurs de notre société au cours du dernier demi-siècle (...) n'ont pas été réalisés en "débranchant" les gens du réseau d'illusions qui gouverne leur vie, mais plutôt grâce au laborieux processus de l'action politique démocratique - grâce aux gens qui ont proposé des argumentations, mené des études, rassemblé des coalitions et adopté des changements par voie législative. Nous aimerions en voir davantage. C'est peut-être moins amusant, mais potentiellement beaucoup plus utile."
Libellés : contre-culture, HEATH Joseph, POTTER Andrew
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